Entretien croisé avec Didier Genoud, associé-gérant chez Ciclad, et Olivier Dubuisson, Managing Partner chez Karista

La défense européenne est devenue, en quelques années, un sujet central pour les investisseurs français et européens. Mais, derrière ce basculement se cache une réalité complexe : cycles longs, dépendance à la commande publique, enjeux de souveraineté, mais aussi transformation rapide des technologies et des usages. Regards croisés de deux investisseurs aux stratégies très différentes mais profondément complémentaires : le capital innovation et le capital développement au cœur de la BITD.

Pourquoi la défense est-elle devenue en si peu de temps un sujet central pour les investisseurs européens ?

Olivier Dubuisson – J’estime qu’il ne s’agit pas d’un sujet uniquement européen mais un thème qui concerne aujourd’hui tous les investisseurs, partout dans le monde. L’actualité géopolitique a brutalement remis la défense au centre du jeu. On entre dans un environnement où la conflictualité est redevenue une donnée structurante, et tout le monde est concerné. Par ailleurs, les États européens ont reconnu leur retard et voté des plans massifs de réarmement. Qui dit investissements publics massifs dit opportunités industrielles, rachats, consolidation. C’est un terrain de jeu très clair et fécond pour les investisseurs.

Didier Genoud – En effet, si l’on prend un peu de recul, on observe un cycle long dans ce domaine. Entre 1970 et 1990, les budgets de défense augmentaient fortement. Puis, entre 1990 et 2010, ce sont les “dividendes de la paix” : les budgets baissent, la défense devient un secteur en déclin. Depuis une dizaine d’années, et de façon très marquée depuis 2022, on assiste à un rattrapage extrêmement rapide. Les trajectoires budgétaires actuelles sont sans commune mesure avec celles des décennies précédentes. Ce n’est pas une mode, c’est un changement de monde.

Vous investissez à des moments très différents de la vie des entreprises. Qu’est-ce que cela change dans votre analyse du risque ?

Olivier Dubuisson – Chez Karista, nous investissons dans l’innovation défense : notre premier point d’attention est la dépendance à la commande publique. Une start-up ne peut pas survivre uniquement avec des contrats étatiques : les cycles sont trop longs. C’est pourquoi nous sommes très attentifs aux modèles « dual use », capables de trouver des débouchés à la fois civils et militaires. A notre sens, cela réduit le risque, permet de générer du chiffre d’affaires plus rapidement et élargit aussi les options de sortie.

Didier Genoud – De notre côté, nous intervenons dans des PME plus matures. Nos critères sont proches dans l’esprit, mais appliqués différemment. Nous sommes d’abord attentifs à la qualité du management, aux barrières à l’entrée et à la différenciation stratégique. L’objectif est clair : entre notre entrée et notre sortie, l’entreprise doit changer d’échelle. Le dual use est également important pour nous, car il sécurise les trajectoires, mais la problématique n’est pas la même que pour une start-up encore fragile par définition.

Oppose-t-on trop souvent innovation de rupture et industrie de défense historique ?

Didier Genoud – Oui, c’est un faux débat. La guerre en Ukraine l’illustre très bien. D’un côté, on voit l’impact décisif de certaines innovations technologiques. De l’autre, on assiste à une guerre très conventionnelle, avec des besoins massifs en capacités industrielles lourdes.
Les deux sont indispensables. Il ne faut surtout pas les opposer.

Olivier Dubuisson – J’ajouterais que l’innovation ne se résume pas à la rupture. L’innovation incrémentale est essentielle : améliorer un système existant, optimiser une technologie, gagner en efficacité. C’est souvent là que se crée le lien entre des entreprises industrielles établies et des start-up. Tout ne passe pas par des révolutions technologiques radicales.

Comment les start-up de défense et les PME de la BITD peuvent-elles mieux travailler ensemble ?

Olivier Dubuisson – Aujourd’hui, les liens restent encore insuffisants, surtout avec les PME. Les start-up ont souvent du mal à accéder au marché, tandis que les PME disposent de cet accès mais manquent parfois de briques technologiques innovantes. Il y a un potentiel évident de coopération, mais il reste à structurer. C’est en tout cas notre souhait !

Didier Genoud – C’est précisément là que les investisseurs peuvent jouer un rôle concret. Chez Karista et Ciclad, nous faisons le lien, nous mettons en relation, nous sollicitons des expertises croisées. Avoir des échanges réguliers avec des fonds orientés innovation est extrêmement précieux pour nous. Cela permet de gagner du temps, d’éviter des erreurs, et parfois d’accélérer des décisions industrielles.

La défense est souvent associée à des cycles longs et à un client étatique. Est-ce compatible avec le capital-investissement ?

Olivier Dubuisson – Oui, mais pas à n’importe quelles conditions. Encore une fois, le dual use est clé. Sans cela, les délais de décision et de paiement peuvent mettre en difficulté les entreprises, surtout les plus jeunes.

Didier Genoud – Les cycles longs ne sont pas nécessairement un problème. Pour une PME qui doit investir dans des outils industriels, avoir de la visibilité sur dix ans est parfois un avantage considérable. Aujourd’hui, dans un contexte économique très incertain, la défense est l’un des rares secteurs où cette visibilité existe réellement.

La souveraineté européenne modifie-t-elle vos critères d’investissement ?

Olivier Dubuisson – Nous sommes un fonds privé, et non un fonds souverain. Nous investissons dans la défense européenne, mais nous devons préserver des options de sortie, y compris hors d’Europe, dans le strict respect des règles françaises et européennes. La souveraineté est un cadre, pas une contrainte idéologique.

Didier Genoud – De notre côté, nous assumons pleinement le fait que soutenir les PME de la BITD contribue à la souveraineté. Cela dit, nous restons un fonds privé, avec un objectif clair de création de valeur. Aujourd’hui, l’intérêt de l’investisseur et celui du citoyen se rejoignent : la défense est un marché profond, durablement orienté, et stratégique.

Existe-t-il aujourd’hui une véritable chaîne de financement de la défense, du capital-risque au capital développement ?

Olivier Dubuisson – Elle est en train de se structurer, mais il manque encore un maillon important : un grand fonds européen capable d’accompagner les entreprises sur le très long terme, avec des moyens significatifs.

Didier Genoud – Bpifrance joue déjà un rôle clé et mérite d’être souligné. Comme l’explique Olivier, il manque par ailleurs une alternative non-cotée aux IPO pour les plus gros acteurs européens : un fonds souverain paneuropéen pourrait être une solution.

Quel est le principal risque si l’Europe n’investit pas suffisamment dans son industrie de défense ?

Didier Genoud – Le risque est assez clair : celui d’un déclassement stratégique. Nous évoluons dans un environnement où certains acteurs ne respectent ni les règles du droit international ni les équilibres historiques, et raisonnent sur le temps long, avec des stratégies industrielles et militaires très structurées. Dans ce contexte, la faiblesse n’est pas une option. Ne pas investir aujourd’hui, c’est accepter de dépendre demain, de perdre notre capacité à décider et à agir de manière autonome.

Olivier Dubuisson – D’autant plus que l’Europe, et en particulier la France, dispose encore d’atouts industriels majeurs. Nous avons une base industrielle et technologique de défense complète, performante, capable d’innover et de produire sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Ne pas soutenir cet écosystème serait une erreur stratégique majeure : ce serait renoncer à une avance réelle, difficilement rattrapable, et affaiblir durablement notre souveraineté, alors même que les besoins sont là et que les compétences existent.

À quoi pourrait ressembler l’écosystème de défense européen dans dix ans ?

Olivier Dubuisson – L’Allemagne va très clairement prendre une place croissante dans l’écosystème de défense européen, tant par l’ampleur de ses investissements que par sa capacité industrielle. Par ailleurs, le spatial deviendra un pilier central des stratégies de défense, qu’il s’agisse de surveillance, de communication, de renseignement ou de protection des infrastructures critiques. Pour autant, je crois davantage à une coordination européenne renforcée qu’à une défense intégrée au sens strict : les souverainetés nationales resteront structurantes, mais elles devront mieux s’articuler pour gagner en efficacité collective.

Didier Genoud – Dans ce paysage, le capital-investissement jouera un rôle très concret et très pragmatique. Il s’agira avant tout de favoriser les rapprochements industriels, d’accompagner les PME dans leur montée en puissance et leur déploiement à l’échelle européenne, et de créer des ponts opérationnels entre acteurs qui, aujourd’hui encore, travaillent trop souvent en silos nationaux. C’est souvent à cette échelle intermédiaire, celle des entreprises et des projets industriels, que l’Europe progresse réellement et transforme l’intention politique en capacités effectives.